J’ai connu jusque-là des efforts physiques plus durs mais techniquement et psychologiquement, non. Il est justement temps en laissant reposer le corps et les pieds de repenser à cette escalade. Pour moi c’était déjà un aboutissement, tellement l’escalade était stressante et difficile (c’était une découverte). Essayez d’imaginer : un mur souvent entre 60 à 70% de déclivité. Un mélange neige / rocher. Des marches parfois compliquées avec des lamelles de pierre coupantes et des arrêtes toutes petites pour y poser 2 à 4 crampons (c’est-à -dire à peine un tiers du pied). Dans cette partie de l’ascension de Mont Blanc, chaque pas est l’occasion de soulever le poids de son corps. Un pas c’est 30 cm vers l’avant et 50 à 70 cm vers haut. Un effort de 3 heures où tu n’as pas tellement le choix, faire demi tour c’est presque lâche.
Faire demi tour, c’est presque fuir l’adversité, l’épreuve. Cette épreuve n’est pour un homme de 30 ans, sportif avec une relative bonne hygiène de vie, pas une épreuve physique insurmontable. Mais en revanche la loi de la psychologie n’est pas la même. A 30 ou 50 ans, nous ne sommes pas égaux devant le stress, le vertige, l’appréhension. Mon épreuve finalement était celle du stress du vide. Le vertige ne me paralysait pas, ne m’étourdissait pas mais l’escalade me stressait. Vous savez cette dose d’adrénaline qui vous excite suffisamment pour être presque à fleur de peau.
Eric Loizeau et Laurent Surbeck sont arrivés les premiers peu avant nous. C’est normal ce sont des alpinistes chevronnés. Laurent en a profité pour tourner des images des arrivées au refuge pour TV8 Mont-Blanc. Véronique Billat et son expédition scientifique viennent juste d’arriver aussi. Je lui raconte mon escalade et mes sensations. Elle note ma fréquence cardiaque à l’arrivée (164 : mon maximum observé dans toute l’ascension). En résumé : J’avais la sensation de gérer mon souffle moins facilement que du Nid d’Aigle à Tête Rousse. C’était une étape où on n’avait que ça à penser alors que de Tête Rousse au Goûter, la technique d’escalade et la verticalité de certains passages viennent s’ajouter au début de raréfaction de l’air.
Avec Véronique nous avons pu remarquer que ma courbe de fréquence cardiaque suivait la pente de l’ascension du Goûter via deux plateaux très réguliers à environ 137 puis 147 de moyenne contrairement à Didier Gustin qui battait plus vite mais ne pouvait récupérer qu’en réalisant des pauses très fréquemment dans son ascension.
Avec Antoine, nous n’avons réclamé qu’une pause à Olivier (qui n’est pas adepte des pauses) essentiellement pour boire et manger une barre énergétique. Notre bonne gestion de l’effort grâce au rythme régulier imprimé par notre guide nous a évité de nous mettre dans le rouge comme l’a semble-t-il fait Didier. Pour tous, il a fallu notamment faire attention aux redémarrages d’après pause. Novices pour les 2/3 de l’équipe, nous avons vite découvert que tout marcheur du dimanche a tendance à repartir assez vite après avoir fait une pause. Ce qui produit une brusque accélération cardiaque et un essoufflement dans les secondes qui suivent.

Olivier nous détache, nous sommes protégés par des garde-corps qui encerclent toute la plateforme disposée au dessus de la falaise. Il est temps de déchausser les crampons, les guêtres, de ranger les gants, le casque, le baudrier. Nous dormirons à l’annexe du refuge. Dans le sas d’entrée, il y a des casiers et des caisses dans lesquels nous pourrons mettre le matériel technique qui ne nous servira pas d’ici la descente (un allègement sympathique pour monter à 4800 puis revenir au Goûter).
Quelques photos du panorama magnifique : la mer de nuages qui recouvre la vallée, l’aiguille de Bionnassay et son glacier qui sont presque les seuls à émerger de cette mer. Le soleil qui se donne encore 3 heures et demi pour taper au dessus de l’horizon. Puis nous allons préparer nos couchages dans l’annexe. Je me place à coté de mon frère Antoine qui a déjà étendu son sac à patates et disposé ses affaires à la tête de son lit. Il est en train de se glisser sous les 2 couvertures pour se relaxer et si possible dormir. Tout est froid, le sac à patates, les couvertures … Il faut donc rester habillé avec nos sous couches : collants, chaussettes, t-shirt dry fit, polaire et même bonnet.
Nous sommes tous assis au bord ou sur nos couchages. Comme des mineurs nous avons tous un peu la mine défaite, le rayon de soleil qui passe au travers de la seule fenêtre (après s’être réfléchi dans l’amoncellement de neige contre lequel est le bâtiment) traverse la pièce en diagonale. C’est la seule lumière naturelle.
17h55, les guides viennent nous chercher pour aller au 1er service de 18h. Miam miam !
14H10 – Début de l’ascension de l’Aiguille du Goûter |
18H00 – Diner au Refuge du Goûter |
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