Les cordées dites de « Tête Rousse » (Alexis Olivier, Jean Marc Peillex, Fabienne Amiach, Jeanne et Jacques, Eve Gaultier, …) redescendent vers le Nid d’Aigle. 2 de nos guides les accompagnent sur les premiers mètres du piton rocheux. Ils remontent vite et nous interceptent dans la plaine de neige à la base de la falaise de l’Aiguille du Goûter. Nous constituons les cordées qui iront au sommet demain matin et reviendront au refuge de Tête Rousse. Elles sont constituées de 3 personnes (1 guide + 2 ambassadeurs). Antoine et moi sommes avec Olivier Daliguault (Président de la Compagnie des Guides des Contamines). Gérard Holtz avec Didier Gustin et Olivier Dufour (Président de la Compagnie des Guides de Saint Gervais). Eric Revel atteindra le sommet avec sa femme : beau symbole ! Jacques Gautier sera avec Pascal Potier notre photographe. Philippe Bruet avec Jean Colin.
Le choix des cordées est crucial pour le succès et le bon déroulement de l’expédition. Il s’agit de mettre ensemble des profils physiques similaires. La grande frustration c’est de ne pas avoir fait les 3 Holtz ensemble : mon père, mon petit frère et moi. Mais par sécurité, un guide ne doit idéalement se charger que de 2 personnes. Ce sera donc avec Antoine qui a 19 ans et moi 26. Les « djeun’s » du groupe avec le guide le plus physique semble-t-il : Olivier Daligault.
C’est Antoine qui veut Olivier comme guide comme en 2005. Il a toute confiance en lui. Pour ma part, j’avais bien sympathisé avec Olivier Dufour sur le Bérangère et avec Gilles aussi. Je n’ai pas beaucoup parlé avec Olivier Daligault mais je fais confiance à Antoine pour son choix. Je m’inquiète juste parce qu’Antoine a du aussi le choisir parce qu’ils se sont éclatés à courir dans la poudreuse sous le sommet de la Bérangère.
Nous nous encordons les uns aux autres. Olivier notre guide sera le premier de cordée, (ayant le moins d’expérience) je serai deuxième et Antoine le dernier de notre cordée. Olivier passe la corde dans le baudrier d’Antoine et la noue autour de son mousqueton. Il tire environ 1,50m de corde puis la passe dans mon baudrier. Il fait un nœud assez complexe qui ressemble à un nœud marin. Une sorte de double huit qui permet à la fois de coulisser et de bloquer quand on le souhaite et à la fois de passer dans le baudrier et dans le mousqueton. Olivier tire de nouveau 1,50m de corde entre moi et lui puis s’attache. Il enroule le reste de corde autour de l’épaule et fait un nœud intermédiaire autour de son bras. Ce qui lui permettra de sentir la tension de la corde pour savoir où nous en sommes sans se retourner.
Après une première rampe de rochers, quelques prises techniques et des marches métalliques vissées dans la paroi avec un ou deux câbles, la première partie de la montée consiste en une traversée de la falaise sur la moitié de sa largeur de la gauche vers le milieu. Passage ultra périlleux (nous nous en rendrons compte le lendemain à la redescente) : « le couloir de la mort ». 100 mètres à faire pour traverser un couloir de neige qui par du sommet de l’aiguille et fond vers le glacier de Bionnassay. Il y a bien 800 mètres à pic (600 au dessus, 200 en dessous). Tu tombes sans être encordé, c’est la glissade assurée et pire souvent. Olivier notre guide mousquetonne la corde entre lui et moi puis nous nous lançons dans la traversée du couloir qui se passe sans encombre !!!
« De loin cette aiguille du goûter ressemble à une falaise, d’en bas, elle semble moins pentue, et quand on est dedans finalement elle est quand même bien pentue !!! » (dixit Olivier Dufour). Nous allons passer trois heures pas forcément agréables où je vais me découvrir une appréhension certaine du vide, pas paralysante mais stressante au point que parfois je me mette à parler sèchement à Antoine ou Olivier Daligault lorsque j’ai une marche compliquée à franchir. Je me montre pour une fois à fleur de peau.
On le fait glisser en diagonale avec la pointe vers la gauche pour qu’elle ne dépasse pas du sac et ne blesse personne. Ainsi le piolet sera rapidement accessible à la main si besoin et en même temps pas encombrant.
La quasi totalité de l’ascension se fera sans piolet avec sur la fin de nombreux passage avec des câbles et prises métalliques fixés par les guides eux-mêmes pour faciliter le passage aux endroits très techniques.
Dans nos « bottes » d’alpinisme, la tenue au sol est excellente (le grip) mais la flexibilité de la semelle et de la cheville est inexistante. Avec les crampons nous arrivons à poser le pied sur des marches qui ne font parfois que 5 cm. Ce qui n’y pas très rassurant mais ça passe ! Et puis Olivier est toujours là pour nous rassurer voire même tirer un coup sur la corde lorsqu’on loupe une marche.

Parcours de l'escalade entre Tête Rousse et le Goûter. Photo prise apparemment par manque de neige
Le parcours est mixte entre neige et roche. Dans l’ascension, nous devons franchir une multitude de ressauts, à cheval sur une arête que nous allons suivre jusqu’en haut. C’est un mot que j’ai découvert le jour où Eric Loizeau et son ami guide nous ont projeté leur aventure réussie à l’Everest. Un ressaut est une rupture dans une pente régulière. En alpinisme, il s’agit souvent soit d’un rocher soit d’une cascade de glace. En l’occurrence ici, les ressauts sont rocailleux. Des renflements dans la falaise qui transforment l’ascension en parties d’escalade. A celui qui semblera le plus agile. Les crevettes comme Antoine, Sophie, Gilles, et les guides sont à l’aise dans ces zones-là ! Pour Eric Revel, Didier Gustin ou moi, malgré nos grandes jambes c’est plus rock’n roll ! Dur de ne pas faire de grands pas et tirer sur les cuisses ! Ce serait la solution la plus évidente pour nous mais la plus nulle aussi vu que 10 secondes après on est essoufflé.
Plusieurs fois, je marque un temps d’arrêt dans notre rythme d’ascension pour observer mes prises, voir où je pourrais poser successivement mes mains et mes pieds. Plus on peut se servir de ses bras et moins on accumule de fatigue sur les jambes qui seront l’élément moteur de la suite de l’ascension lors de la marche vers le sommet. Un effort accompagné des bras semble moins solliciter le cœur qu’un effort avec les jambes seules. Malgré tout j’arriverai au refuge avec une pointe au testeur à 164 pulsations / minute et une sensation d’essoufflement qui va disparaître aussi vite qu’elle n’est apparue. L’un des principaux savoir faire des guides est de savoir gérer le rythme. Olivier Daligault m’avouera plus tard qu’il est à 105 puls à la montée comme à la descente ! Étonnant.
Gilles est dans l’ascension de l’Aiguille du Goûter. On se rend compte de la verticalité de la paroi. Difficile pour des alpinistes amateurs comme nous ! Il emmène dans sa cordée Didier Gustin dont on aperçoit le casque blanc et Gérard Holtz. (Photo de Pascal Potier)
Antoine monte comme un chef, il est de loin plus à l’aise que moi dans cet exercice. D’une part parce que c’est la 2ème fois qu’il monte le Mont Blanc et qu’en 2005 les intempéries avaient rendu l’escalade du Goûter terriblement difficile, d’autre part parce qu’Antoine a des qualités physiques hors du commun avec un rapport poids puissance inoui. 60 kg pour 1m74. C’est un asticot body buildé ! Très puissant dans les bras et dans les jambes, avec des plaquettes de chocolat dont toutes les filles raffolent … Il se hisse sans problème sur les roches de l’arête. Il se montre avec moi d’une patience que je ne lui avais pas connue. Il ne me freine jamais dans mes marches et lorsqu’il doit les franchir passe toujours avec vivacité et prudence.
David Authemans, notre Superman vidéo, monte seul, sans assurance, sans corde, à main nue avec en plus de l’équipement d’alpinisme, sa sacoche caméra. Il tire au plus droit dans la falaise pour pouvoir nous filmer. Ces sportifs de hauts niveaux sont épatants dans leur faculté à rendre les gestes simples. On croit que ces gestes sont simples. Ils les ont répétés tellement de fois qu’ils sont capables de les décomposer, de voir leur environnement au ralenti. C’est vrai dans tous les sports : sports auto (tu vois défiler la piste au ralenti alors que tu es à 300), en ski (les skieur visualisent leur descente), en tennis (ils sont capables de faire un retour gagnant sur un service à 200). Pour ce qui est de l’alpinisme, il s’agit d’être propre, calme, serein. Ne faire aucune erreur dans les pas, dans la gestion de l’équilibre. David comme nos guides semble être cette force tranquille que la montagne aime bien.
Véronique conseille davantage une respiration profonde qu’une multitude de micro ventilations. En montagne, tout se fait lentement, on respecte le corps, on se respecte soi, on respecte l’élément qui nous entoure et nous accueille. Tout comme en plongée en bouteille, il faut avoir une grande conscience de son corps et de ses possibilités. Si l’on veut aller en haut, il ne faut pas avancer plus vite que son corps ne le dicte. La loi des randonnées en montagne n’est pas la même que celle d’une expédition en haute montagne. Les guides appellent ça une course. Mais en réalité, cela n’a rien d’une course. Pas le ryhtme, pas la vitesse, pas le chrono …
Certains passages avec des câbles et prises supplémentaires posés par les guides sont dédoublés, ce qui permet aux cordées ascendantes et descendantes de se croiser. Justement, à cet endroit, nous nous rapprochons de groupes d’européens de l’est (des tchèques, des polonais semble-t-il). Ils ne sont pas encordés, il font même de la via ferrata en se mousquetonnant aux câbles, qui ne sont pas fait pour ça ! Fichtre !
Le métal, brillant, lisse, vissé. 4 vis, 4 écrous, une sorte de semi tube perpendiculaire à la paroi, long de 15 cm. Voilà sur quoi parfois je vais devoir mettre mon pied. Un câble métallique tressé, il s’effiloche parfois selon les frottements, l’usure. Olivier m’indique quand saisir celui qui est à main gauche puis traverser la paroi, poser le pied sur une prise et saisir le câble à main droite.
L’effort est long. Avec ce beau temps et cette tempête de ciel bleu, on aperçoit presque tout le temps le refuge si on lève les yeux. Mais, précisément, si on lève les yeux, on perd aussi l’équilibre. Paradoxe de la montagne, il faut baisser les yeux sur ses pieds et les prises à utiliser pour garder son équilibre. Alors qu’en marche normale sur du plat, plus on voit loin plus on anticipe les pièges et meilleure est la stabilité. Ici, plusieurs fois j’ai eu la sensation en regardant en haut de basculer vers l’arrière et l’aval. Drôle de sensation je peux vous dire !
Autre paradoxe propre à l’alpinisme et le caractère hostile des reliefs : alors que nous sommes 100 mètres sous le refuge, alors que nous nous croyons parvenus, il faut arriver à se dire qu’il reste encore une demi heure d’escalade et pas la plus simple. Air ambiant moins dense, paroi plus verticale encore (plus de 45°), quelques grosses marches … Pire parfois comme en 2005 où les ambassadeurs du Mont Blanc ont du affronter des intempéries terribles : neige, vent, brouillard, froid dans la falaise du Goûter. 2006, heureusement, point de pluie, point de vent (tout du moins dans cette étape-là ).
Puisque nous sommes la 1ère cordée, nous avons loisir de regarder au dessous de nous pour voir ou en sont les autres groupes. Eric et Sophie, Jacques et Pascal, Philippe et Jean, Didier et Gérard.
12H00 – Déjeuner au Refuge de Tête Rousse |
17H00 – Arrivée au Refuge du Goûter (3817 m) |
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