En réalité je me rends compte après les quelques première marches que le flip que je me faisais depuis Vallot en pensant à la redescente du Goûter à Tête Rousse s’est transformé en stress positif, l’appréhension et adrénaline, le doute en excitation.
Nous réalisons une descente physique, technique, rapide Olivier nous fait avancer rapidement. Il n’hésite pas à passer à coté des prises pour m’indiquer comme à la montée les endroits ou poser mes appuis. Il m’enjoint à poser souvent les mains loin devant et dessous pour m’assister. Il nous demande de bien nous pencher vers la pente en gardant des jambes fléchies pour utiliser le potentiel des crampons au maximum.
Au bout d’une demi heure nous rattrapons une cordée d’Europe de l’Est qui utilise les mains courantes comme si c’était une via ferrata. Dangereux pour eux et fragilisant pour le matériel posé par les guides. Ils nous ralentissent. Pascal, Jacques et leur guide les ont doublé. Nous restons coincés derrière eux une bonne dizaine de minutes. Olivier essaie de nous les faire doubler lorsque deux câbles sont tendus de part et d’autre d’une voie avec deux rangées de prises. Nous nous trouvons englués dans leur groupe. Il trouve alors un premier passage pour nous faire couper court droit dans la paroi en suivant l’arête pendant que leur groupe suit une voie principale et réalise un crochet. En vain. Il tente une deuxième fois plus bas dans la même direction par le passage plus technique donc plus lent mais qu’il est sur de passer plus vite avec nous que la voie qu’ils auront choisi.
Au bout d’une heure, nous avons réglé ce problème et poursuivons sereinement notre descente. Je peine sur 3 ou 4 marches où il faut poser son pied loin et s’asseoir. Gérard nous racontera d’ailleurs qu’il failli se prendre une belle boite dans un passage comme celui-ci. Ces passages où chacun doit passer à son rythme selon sa souplesse et sa taille sont les moins faciles à gérer pour le rythme de la cordée. Antoine, vif et tonique passe souvent sans encombre. Moi derrière je dois souvent lui tirer sur le collier pour qu’il patiente le temps que j’aie passé l’obstacle. Antoine dans des exercices aussi fun est comme un chien fou !
Nous avons de nouveau dans les oreilles ce bruit strident des crampons qui griffent la roche. Un mix entre le bruit des grillons et le bruit que vous faites en frottant une fourchette au fond de l’assiette.
Pendant près de 2 heures, nous adoptons un nouveau rythme, différent une nouvelle fois de tout ce que nous avons traversé depuis le tout début. Du Nid d’Aigle à Tête Rousse, c’était de la marche de randonnée, pour monter au refuge du Goûter c’était de l’escalade. Puis jusqu’au Sommet une marche plus lente, 4 fois plus dure. Au retour, la descente vers le Goûter devient peu à peu une marche acrobatique proche du mini ski. Et là dans la descente vers Tête Rousse, c’est un peu de la cascade. La respiration n’est plus un problème, nous avons l’impression que nos poumons se remplissent enfin et qu’on respire quelque chose de consistant.
Toutefois, si cette descente est comme un jeu, loin de moi l’idée de me déconcentrer. Je me sens encore très fatigué de l’ascension et la pause au refuge du Goûter n’a pas suffi à me faire suffisamment récupérer. Vous verriez mes yeux à travers mes lunettes de soleil, je suis fixé sur la paroi qui se déroule sous moi. Je regarde chaque prise intensément. J’assure mes appuis en appuyant fort sur les jambes et je me force à rester souple et tonique en toute situation malgré la lassitude physique.
Nous traversons des passes où il n’y a la place que pour un pied entre deux rochers. Je pose mes mains de part et d’autre, le pied sur la petite marche, je m’appuie sur les bras et me laisse descendre jusqu’à pouvoir poser le 2ème pied. Olivier tire sur la corde pour me retenir. Nous revoyons ces dentelles de pierres très coupantes, solides (le sont-elles ?) où nous ne posons qu’un cinquième du pied en nous tenant au câble métallique. En dessous 10 mètres de vide immédiat et 300 mètres encore d’à pic dans l’arête. Parfois, Olivier me retient plus que de raison (enfin c’est ce que je crois sur le moment) et ne me lâche pas tant qu’il ne me voit pas prendre les prises qu’il me conseille.
Au bout d’une heure et demi, nous arrivons sur le couloir de la mort. Des basques vont bientôt le traverser. Ils ont ralenti la progression de la cordée d’un Jacques (qui se dira épuisé mais) épatant dans cette descente. Nous venions juste de les rattraper quand ils sont arrivés sur ces basques. Nous attendons dans une queue en zig zag dans le piton rocheux à la base de l’arête. De là nous pouvons observer la bêtise de ces pseudo alpinistes qui traversent un par un le couloir avec des rochers qui se détachent du sommet, chutent et roulent sur les 700 mètres de paroi. Ils courent comme des bouffons qui voudraient amuser qui ? Nous amuser au péril de leur vie ? Quel intérêt ? Ils ont surtout mal été conseillés où prendre des très mauvaises décisions.
Comme à l’aller Olivier place un mousqueton entre moi et lui. Antoine s’élance dans le couloir. Olivier nous demande de nous focaliser sur nos pas pour ne pas tomber et lui s’occupera de surveiller les chutes de pierres. A cette heure-ci, la neige a transformé et les pierres se détachent de la paroi. Le couloir de la mort porte bien son nom !
Nous l’avons traversé et sommes sains et saufs. Nous grimpons le dernier ressaut rocheux avant de revenir sur un dernier couloir de neige et d’atterrir sur le glacier qui nous mènera au refuge. Les quelques centaines de mètres de descente vers le glacier dans le couloir sont une dernière fois pesantes. Je n’ai plus envie que mes jambes me portent, je veux glisser et me laisser emporter. Je le vois ce refuge de la délivrance, après les difficultés seront finies et le ventre rempli !!!
Enfin arrivées sur le replat, il n’y a plus rien à escalader jusqu’au refuge !!! Olivier pointe le premier rocher sur le glacier et nous dit qu’il nous libèrera là -bas. Nous y arrivons, non sans peine, les derniers mètres sont toujours les plus éprouvants lorsqu’il s’agit de finir. Je dépose le sac à dos, Olivier détache la corde, je range mes bâtons, je tombe le gore tex. Il fait chaud nous sommes descendus de 700 mètres en 1 heure 40 !
Jacques Gautier, Pascal et leur guide arrivent. Ils font de même et nous repartons vers le refuge. Antoine y court ! Je ne sais pas comment il fait ! Comme au sommet j’arpente les derniers deux cents mètres comme un zombie. Jacques qui me suit à 30 mètres ne me croit quand je lui dit que je suis fatigué, usé mais il va en avoir la preuve : sur le chemin nous croisons des petits rochers et des cailloux qui affleurent sous la neige. Mes jambes et mes chevilles, souples et de moins en moins toniques, ne me portent plus, glissent et cèdent sous mon poids. Mes chevilles se tordent deux fois de suite sans me faire mal mais me forcent à une acrobatie pour conserver mon équilibre. Epique !
11H30 – Arrivée au Refuge du Gouter depuis le refuge Vallot (4362 – 3817 m) |
14H00 – Déjeuner au Refuge de Tête Rousse |
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