Carnet de route du Mont-Blanc
06H30 – Ascension de l’Arête des Bosses (4550 m) au sommet du Mont-Blanc (4810 m)
06H30 – Ascension de l’Arête des Bosses (4550 m) au sommet du Mont-Blanc (4810 m)
23rd sept 2010 Publié dans : Carnet de route du Mont-Blanc 0

En repartant, même si je me suis libéré d’un fardeau psychologique, je sais cependant que nous ne sommes qu’à mi pente entre le refuge du Goûter et le sommet. Nous avons monté 550 mètres, il en reste 450. Plus d’une Tour Eiffel (320 m) encore et pas les plus simples avec le vide qui rentre en ligne de compte. Nous allons affrontons l’Arête des Bosses !
L’avantage c’est qu’il fait presque jour. Nous voyons (une partie de) ce qu’il nous reste à faire et cela nous donne enfin un objectif ! L’enfer n’est plus sombre, le paradis lumineux nous tend les bras !

Mais le sommet se fait encore désirer, impossible à voir de là où nous sommes, il se cache derrière les bosses et les arêtes.

Nous allons jusqu’au sommet enchaîner des drôles de bosses et légers replats. Indéniablement plus verticale, vertigineuse (selon certains alpinistes amateurs) que depuis le réveil, la pente n’est cependant pas inabordable. Comme si le fait de savoir qu’on ne vient plus de commencer mais que nous allons finir nous aide à digérer ce que nous voyons arriver.

Finis les bâtons, remisés sur le sac, bien accrochés pour servir à la descente. Je sens qu’Olivier est confiant, il entretient le rythme de notre cordée quoiqu’un peu moins soutenu sur la fin car cela devient dur pour tout le monde.

Antoine, qui n’avait manifesté aucune difficulté depuis le départ, nous dit qu’il est frigorifié. Pieds, mains, tête tout y passe. Il est sensible des extrémités. Alors à mon tour de le réconforter, de le soutenir. Bouge les bras Antoine, fais circuler le sang !

Justement le sang dans les bras ! Quelle sensation bizarre ! … Mes bras sont devenus comme amorphes, anesthésiés. Comme ils ne me servent pas dans cette partie de l’ascension où nous n’avons pas de problème pour conserver notre équilibre, ils pendent, ballants, le long du corps. Le piolet dans la main gauche. Et j’ai cette drôle de sensation de que si je devais produite un réflexe, je mettrais 3 fois plus de temps à les mouvoir. Encore une mauvaise blague de l’altitude et de cet air moins dense ?

Le premier ressaut est comme les derniers murs que nous venons de franchir, large et pentu.
Nous y réalisons des traversées et des virages à angle droit. Et c’est la dernière fois de l’ascension que nous le ferons. La suite et fin de l’ascension se fera en effet sur une seule voie avec priorité à ceux qui montent. Avec cette verticalité, en quelques centaines de pas, nous avons vite fait de monter de 200 mètres et sommes sur le point d’entrer sur l’arête des Bosses.

Comme son nom l’indique, nous allons bientôt gravir une arête dans laquelle les Bosses sont des véritables murs enneigés, des ressauts qui ajoutent à chaque fois un peu plus de pente à notre marche. Et puisque c’est une arête, il y a forcément du vide de part et d’autre ! Bien sûr !!!!!!!!!!! Je ne saurais mesurer ces pentes qui nous entourent. 400 mètres d’à pic au moins ! Si tu dévisses d’un coté, ton compagnon de cordée doit automatiquement dans la seconde se jeter de l’autre coté pour que tu n’embarques pas tout le monde dans ta chute.

Nous abordons la fameuse arête. Dans les récits de mon père qui l’avait déjà monté 2 fois (1988 pour son émission Samedi Passion sur Antenne 2 et 2005 pour l’opération La Montagne à l’Etat Pur 2005), je croyais que cette arête était horizontale sur des centaines de mètres et que nous grimperions les derniers mètres d’une sorte de ballon après l’avoir traversée. Je croyais que l’Aiguille du Goûter était une vraie falaise verticale dans laquelle il fallait s’encorder à la paroi. Comme quoi l’imagination travaille !!! Les bribes d’images du film de l’ascension La Montagne à l’Etat Pur 2005 nous ont permis de découvrir quelques passages de ce que nous grimperions mais j’avoue que je n’ai absolument pas imprimé et cerné ces éléments là avant de démarrer.

Nous sommes à 4550 mètres en train de nous engager dans une première partie de l’arête avant d’aborder la Grosse Bosse puis la Petite Bosse et enfin le Rocher de la Tournette dernier replat avant l’arête sommitale.

Cette arête des Bosses ressemble à une lame de couteau avec quelques crans arrondis. Nous devrons slalomer d’un coté et de l’autre de ce fil de neige ténu en suivant une trace faite par les hommes, défaite par les chutes de neige, et refaite par les hommes. Le vide est à 2 pas, les crevasses nous attendent béantes, d’où nous sommes, nous ne les voyons pas mais elles sont juste à coté, là ! Les séracs qui paraissent si petits de Saint Gervais sont immenses ici.

La lumière du soleil éclaire désormais le massif d’un or pur. Le ciel oranger à l’est devient peu à peu azur. A l’ombre, sous l’Aiguille de Bionnassay, sur le versant ouest que Saint Gervais admire, la neige est bleue. Le froid est saisissant tant le vent souffle. Plus rien ne nous en protège. Il fait très froid. Nous sommes le 23 aout, il est 7 heures du matin et je caille grave ! Il doit faire -15 °c, il fera -20 au sommet avec de bonnes rafales de vent qui donnent l’impression selon les météorologues d’un bon -25 bien rôti !

Plus que jamais, désormais c’est un pied devant l’autre.
Chaque pas est un effort dissociable des autres. Chaque pas compte. Le prochain comme le dernier qui nous sépare du sommet. J’ai l’impression d’être penché vers l’amont tellement nous avons des passages verticaux. 35° en chiffres et sur un cahier de mathématiques, ce n’est rien mais là haut c’est considérable ! Nous courbons l’échine, comme on dit nous « faisons le dos rond » pour passer ce moment difficile. J’y vais « à l’énergie » et je pense que je ne suis pas le seul.

Le souffle court, je n’écoute plus que lui. Le bruit de nos pas est encore plus caractéristique : ce crissement soyeux d’une semelle qui piétine et écarte les cristaux de neige et de glace. Les bras balans, je tente tant bien que mal de lever celui porte le piolet pour le planter en amont et m’en servir de point d’appui mais souvent peine perdue … J’ai le disque dur qui ralentit irrémédiablement, je sens revenir le dédoublement de personnalité (que j’avais déjà connu en profondeur en plongée en bouteille) entre celui qui fait et celui qui pense. « Celui qui fait » est une machine désormais bien réglée, cadencée, techniquement habituée à répéter gestes et pas depuis 9 heures du matin la veille. « Celui qui pense », celui qui éprouve, lutte selon les épreuves contre des démons différents. D’abord le stress du vertige dans l’escalade, puis l’angoisse du mal de l’altitude et maintenant la lutte contre l’épuisement.

Passé le cap du refuge Vallot, j’ai assimilé l’usure et l’appauvrissement énergétique de mes muscles, je les ai intégrés comme paramètres indissociables de la fin de l’ascension. Maintenant, l’esprit ne lutte plus « contre » : contre le doute, contre la souffrance, contre le stress. Il lutte « pour » : pour y arriver, pour bâillonner la fatigue, pour gérer l’émotion et qu’elle ne me submerge pas avant là-haut, là-bas. Restes concentré Julien !

Je ne suis plus dans la perception des détails, j’ai par exemple cessé ma consultation obsessionnelle de mon testeur cardiaque ; ma conscience semble lâcher prise, elle trahira mes souvenirs. Depuis la moitié du Dôme du Goûter, je suis parti chercher tellement loin en moi pour résister à cet air pauvre qui rend la marche éreintante que j’ai peu à peu glissé dans le registre de l’émotion. Comme si –pour y parvenir- j’avais livré mon âme au diable et perdu le contrôle sur moi-même.

J’avoue ne plus tellement me souvenir donc de cette ascension de l’arête des Bosses. Il reste en moi juste des images avec entre elles et moi, un monde, un masque, un tunnel. Je baisse la tête sur mes pieds, ce sont les miens, je lève la tête, je vois ceux d’Olivier mais je ne vois plus que ça, mon champ de vision se rétrécit peu à peu. J’ai cette impression qu’on m’applique un masque sur la bouche pour me raréfier l’air et pourtant je n’ai qu’une écharpe en polaire autour du cou et par-dessus mon gore tex avec cette capuche cache-col qui me protège. Je n’imagine même pas ce que ça aurait été si j’avais porté le masque de l’étude menée par Véronique Billat ! C’aurait été un calvaire !

Véronique Billat et son guide de haute montagne qui porte un masque

A 4400 puis 4500 puis 4600 les choses iront de moins en moins vite : un pas, j’inspire, une seconde et demi, un autre pas, je souffle, une seconde et demi … voire deux.

Nous mettrons 1 heure et demi pour monter les 450 mètres qui nous séparent du sommet avec des pauses que nous auront, Antoine et moi, imposées à Olivier et parfois des arrêts imposés par l’embouteillage sur l’arête sommitale.

Olivier gère notre rythme comme un chef. Super coach par l’exemple, encore une fois il tire le meilleur de moi et d’Antoine dans ce moment qui est éminemment difficile. Il a compris que nous étions prudents, même craintifs au départ et qu’il avait réussi à nous mettre en confiance.
Nous avons entière confiance en lui et il nous le rend bien en se mettant à notre écoute mais sans tomber dans la compassion et la complaisance. Coûte que coûte, nous devons aller au bout et, je crois, nous lui avons prouvé depuis le pied de l’ascension que nous en serions capables. Olivier a confiance en nous même s’il sait que c’est difficile pour nous. Et ça l’est sûrement moins que dans les autres cordées puisque nous sommes les plus rapides en dehors de la cordée d’Eric Loizeau.

Nous contournons par l’Est un drôle de massif glacier d’une trentaine de mètres (voir photo ci-avant). Il ressemble à une dent stratifiée qui se serait surélevée au dessus de l’arête. Et nous pénétrons sur le sanctuaire du Mont Blanc. Je me dis qu’enfin je suis sûr que le sommet ressemblera à ça et que donc je suis presque au bout de mes peines.

Il n’y a qu’une route pour arriver au château du roi : c’est l’arête ! Et gare à ceux qui n’en sont pas dignes ! Les faibles ne sont pas admis ils auront d’eux-mêmes abandonné leur idée en cours de route ; les maladroits sont éjectés vers les douves ; les migraineux doivent faire demi tour pour abréger leur souffrance. Les pèlerins accompagnés de leur guide sont soumis à leur autorisation expresse pour franchir le pont-levis. Bien hardis ceux qui montent sans guide et sans corde. Pas sur que la gloire en soit plus forte tant le bonheur collectif que j’espère serait intense.

A la différence de l’arête sommitale que nous devrons arpenter sur la ligne de crête (nous n’avons pas le choix), l’Arêtes des Bosses nous permet en partie de grimper à flanc de montagne à 2 ou 3 mètres de la crête malheureusement souvent coté vent. Certains passages me donnent tout de même de sacrées montées d’adrénaline ; et bizarrement, c’est en passant sur les parties planes. C’est à ce moment, entre la Grosse et la Petite Bosse, où nous devons remonter sur la crête que nous prenons conscience du vide.

Imaginez une meringue dans votre assiette, regardez l’une des lignes que dessine cette pâtisserie. Voyez-vous, nous sommes sur l’une de ces lignes qu’on appelle arête. Une arête rendue très fine (50 cm lors de notre ascension) par les récentes chutes de neige.

parcours sur l'arete des bosses

Après une bonne heure et après avoir parcouru en partie l’arête des Bosses, je commence à réclamer une nouvelle pause. Aux dires d’Olivier Daligault, nous ne sommes plus très loin du but, à environ 4600 mètres. Le point de repère le plus proche est ce gros rocher qui surplombe l’arête des Bosses à l’ouest. (Rocher de la Tournette, 4677m). Nous nous arrêterons 2-3 minutes ici. Ouf !

Je suis au bord du gouffre de l’émotion.
Après avoir récupéré psychologiquement pendant notre pause au refuge Vallot ; l’épreuve de l’arête des Bosses, un vrai mur de plus de 250 mètres de haut ciselé par le vent, la roche, la glace et le vide m’a de nouveau pompé mon énergie. Honnêtement, si l’air était plus riche en oxygène, je pense que je ne serais pas aussi usé que cela, enfin corrigeons, disons plutôt limité, bridé. Comme si on avait serré la vis à air de mon carburateur.

Une fois repartis dans le ressaut au dessus du Rocher de la Tournette, nous affrontons de nouveau une sorte de mur dans lequel nous pratiquons comme dans le Dôme des virages à angles droits. Je sais qu’on y est, qu’on a quasiment fini, je ne vois pas encore le sommet mais je le sens tellement fort juste là, derrière ce monticule hostile. Ma gorge se serre tout d’un coup et me remonte dans le nez … j’ai un poids sur l’estomac et sur la poitrine … j’ai du mal à respirer … j’essaie de prendre des respirations profondes mais ça ne passe pas … ça ne fait qu’empirer … une goûte commence à perler au creux de mon œil … c’est une larme ! Oui ce que je suis en train de vous décrire c’est l’émotion à l’état pur ! Je suis emporté dans de profonds sanglots. Je suis toujours les pas d’Olivier, Antoine suit les miens. Nous sommes toujours à la même distance les uns des autres depuis cette nuit (1,5 m) ; nous sommes si loin et si près : si loin dans la souffrance, dans la manière dont on vit ce moment et en même temps si proche dans ce que nous partageons.

J’essaie de me raisonner, de me calmer. Mais ma profonde émotion qui jaillit est incontrôlable. Je me dis : « Julien t’es con, ne te lâche pas maintenant, ça ne le mérite pas encore, ce n’est pas complètement fini ! Attends le sommet ! » … Rien à faire, je passe 5 minutes la tête baissée, sur mes chaussures à chialer comme un gamin, à relever la tête pour prendre les profondes respirations que mon corps appelle à corps et à cris ! Et je pleure en silence. Et nous continuons à avancer.

Mes larmes s’accumulent et inondent mon masque.
Enfin j’exagère mais j’ai les yeux bien humides et pas intérêt à sortir les mains des gants pour essuyer les yeux !! Mes spasmes gonflent ma poitrine mais l’air peine à sortir par une gorge trop serrée de cris de fatigue refoulés. Mon corps est en train d’exprimer la souffrance qu’il a dû ignorer comme tous les autres ambassadeurs et continuer à avancer malgré l’altitude.

Je pense à Thibaut que je n’ai pas pu embarquer dans cette aventure et à qui je ferai un clin d’œil au sommet. On s’était dit qu’on appellerait ensemble nos mamans lorsqu’on serait au sommet tous les 2. Titi tu méritais de le faire, on méritait de vivre ça ensemble, et soudain la porte s’est fermée. J’ai donc emmené l’amitié et l’amour que j’ai pour toi avec moi jusqu’au sommet.

Je pense à Maman, l’une des femmes de ma vie. Une femme qui est la générosité incarnée, qui m’a montré la voie dans bien des domaines, et surtout le don de soi et l’exigence envers soi.

Je pense à Antoine qui suit mes pas et avec qui je suis immensément heureux de partager le plus grand moment de ma vie. Heureux que ce soit avec toi et avec personne d’autre parce nous avons besoin de ça pour nous rapprocher.

Je pense à Papa, qui est quelques centaines de mètres plus bas. Un mec méritant qui ne doit rien à personne ! Quelqu’un qui s’est construit tout seul et qui dévore et déguste la vie tous les jours et tire de ses fils le meilleur. Papa je chiale pour toi, comme pendant ma 1ère Ronde Picarde (cyclo-sportive de 190 km en septembre 2005), parce que je sais que je suis en train de faire quelque chose dont tu seras fier !

Je pense à Charles mon parrain qui, quand j’étais jeune adulte, vieil ado, m’a parlé assez crûment pour me dire ses 4 vérités sur la notion d’engagement, de prise de risque, d’aventure dans la vie. Il voulait que je me sorte les tripes. Charles, ce Mont Blanc est une de mes réponses à ta demande !

Je pense à Fleur, une fille qui m’a fait rêver. Le Mont Blanc me fera rêver parce que lui je l’aurai vécu réellement et pas que du bout de lèvres. J’aurai tenté et réussi l’expérience. Fleur, il ne faut pas se retenir dans la vie quand un homme plein d’amour vient frapper à ta porte. Il ne faut pas te tourner vers des garçons qui n’en valent pas la peine et ne te respectent pas.

Je pense à tous mes amis avec qui je voudrais tant partager des moments forts comme ça : Tieum, Le Glaude, Le konop’, Gabe alias Patrick Bruel junior, Sandra, Princesse Libido, Carooooohil-lionne, Armandine planter d’baton, Frère Yacinthe, Taz’, Bonbon Ludi, Alexis (comme Félicie, aussi !), Mickaeuuuuuuuuuuuul !, Maudette, Fa’ la vachette, So’ la bouteille de gaz les dernières venues et pas des moindres ! … il y en a sûrement que je ne cite pas mais j’ai pour tous une des petites pensées qui m’ont émues et aidées à faire un pas de plus !

Julien reprends-toi nom de dieu de bordel de m**** !
Ce n’est pas fini !
Nous arrivons en haut de ce raidillon qui surplombe feu l’arête des Bosses qui ne nous a pas résisté. J’ai réussi à canaliser un peu mon chagrin et me concentrer de nouveau sur l’ascension car la dernière rampe est sûrement la plus dangereuse si l’on se déconcentre.

Nous sommes à près de 4700 mètres et nous arrivons sur un replat où Olivier décide de s’arrêter. Ni Antoine, ni moi n’avions sollicité cet arrêt et proposons de redémarrer au plus vite. Il nous dit que nous y sommes presque et qu’il ne reste que l’arête finale à gravir. Une sorte de fil rectiligne tendu entre le ciel et la neige dont on ne voit pas le bout. Nous nous engageons dans la pente, le passage ne fait que la trace d’une personne, 40 centimètre tout au plus avec des petits rebords de poudreuse. Ceux qui descendent du sommet, déjà soulagés, croisent notre route. Ils doivent s’en écarter pour nous laisser passer nous ferons de même.

Comme nous étions dans le dernier tiers des alpinistes à partir du refuge cette nuit, la majorité des cordées est en train de redescendre ou fête son ascension réussie au sommet. Je me concentre à ne pas croiser les regards, je ne veux pas voir à l’avance sur les visages ce que je vais ressentir là-haut, je reste focalisé sur les pieds de mon guide. De toute façon je ne vois que ça, je suis dans un tunnel. N’oubliez pas que nous sommes à 4730 mètres maintenant, et que l’air est moins dense. Nous perdons 1/3 de nos capacités physiques à cette altitude. Nous sommes pour ainsi dire « cuits » ! Bridés à la carburation et puis fatigués par une marche qui dure maintenant depuis 5 heures.

Ces croisements réguliers ne sont pas commodes. Parfois même forcés de nous écarter de notre chemin à cause d’alpinistes peu scrupuleux, non marquons une légère pause qui n’est pas souhaitable tant le passage est dangereux et surtout tant j’ai envie de mettre un point final à ces 23 heures d’effort !

La neige est extrêmement légère, pas croûtée, nous subissons un vent de travers provenant de l’est. La trace est creusée mais tellement empruntée à la montée comme à la descente que les marches se mélangent. Des traces alternatives à droite et à gauche font parfois leur apparition à cause des cordées qui doivent se croiser.

Cette arête est tout ce qu’il y a de plus rectiligne. Elle monte en flèche vers le ciel. Nous ne voyons que lui, l’éther, le bleu limpide profond, le « Grand Bleu ». Comme si, comme sous la mer, l’extrême avait symbole d’infini. Le Grand Bleu des profondeurs, le Grand Bleu des hautes altitudes. Les rayons du soleil, le vent et les pas des alpinistes qui soulèvent les cristaux, vision majestueuse. Et ça grimpe, je m’impatiente. Et ça grimpe fort, ça ne me calme même plus, je bouillonne intérieurement, « celui qui pense » est excité et immensément ému, « celui qui fait » marche comme un mort vivant.

Chaque pas sur cette arête semble me coûter l’énergie de 100 pas en bas dans la vallée. J’ai l’impression qu’Olivier est notre bœuf et qu’il tire comme un forcené sa cordée vers le haut alors que non, Antoine et moi avançons comme il faut, sans trop tendre la corde qui nous relie à notre guide. Entre hallucinations et délires maniaco-psychotiques, je sens qu’il n’y a plus grand-chose à grimper. J’aperçois à portée de sprinter des paquets d’alpinistes qui ne bougent plus. Serait-ce le sommet ?

L'arête sommitale du Mont-Blanc

Encore donc deux cents pas alors pour boucler l’expé. Puisque nos foulées sont des foulées de nain et que nos poumons sont des passoires à vide. Mes bras sont lourds, je ne dirai pas de plus en plus lourd car « de plus en plus » ne veut plus rien dire à ce niveau là ! Le sac … je ne le sens plus mais ma nuque a durci et me lance jusque dans les omoplates. Les jambes ? Ça va très bien merci (vive le vélo). En revanche les chevilles et les tendons d’Achille ont souffert. A force d’avoir sans cesse le pieds plié par la pente avec le genou au moins à la verticale des orteils, les tendons ont fatigué et j’attends avec hâte les comprimés homéopathiques et les massages.

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Julien Holtz : Spécialiste de l'expérience utilisateur web : conception et production de dispositif digital, architecture de l'information, ergonomie, scénarisation, conseil, assistance à maitrise d'ouvrage. Découvrez sur le site mes compétences et réalisations. Découvrez également pour l'anecdote, le cheminement qui m'a mené à ce métier, une histoire très originale !