Nous venons de passer l’épaule (4237 mètres) soulagement : une légère descente et un replat (le Col du Dôme). Quatre cents mètres pour marcher comme si nous étions en vallée … certes à plus de 4200 mètres mais rupture salvatrice dans un effort qui est épuisant et où les gestes sont de moins en moins efficaces.
Imaginez-vous en train de marcher en scaphandre sous l’eau. Vous vous apercevez de votre manque d’efficacité dans la marche. Il est dû à la résistance de l’eau. En haut du Mont Blanc, c’est le manque d’air qui vous rend inefficace. Nous perdons 1/3 de nos capacités physiques à cette altitude. Il n’y a pas de résistance comme celle de l’eau qui vous empêche d’avancer (quoique le vent vous freine très fort) ; la résistance vient s’immiscer au creux de vos muscles. Et vous n’avez pas le choix, sans une longue acclimatation, personne ne peut avoir les mêmes capacités que les guides. C’est le résultat de l’appauvrissement de notre sang (vecteur d’énergie) en oxygène et c’est ce pourquoi les coureurs cyclistes se dopent.
Olivier va bientôt accéder à ma demande. Passées ces quelques centaines de mètres de plat, nous reprenons l’ascension par des dénivelés semble-t-il encore plus importants. Ce n’est pas une impression due à la fatigue, c’est réel, le mur qui permet d’accéder au refuge Vallot est sacrément pentu. Il nous force à réaliser une grimpette en lacet qui double la distance. Allez Julien, au refuge Vallot on s’arrête pour manger, boire, reprendre son souffle, assouvir des besoins naturels …
Les effets du replat s’estompent vite, la reprise d’une ascension encore plus marquée nous fait vite retourner dans le rouge, dans la souffrance. Comme si j’avais mal au sang, mal aux tripes, comme si je les mettais sur le comptoir et que je disais au Mont Blanc : voilà ce que je fais pour toi ! Voilà ce que je fais pour y arriver ! Je joue carte sur table mon vieux ! Et si tu ne veux pas de moi tant pis ! Tu me fermes la porte ? Je passerai par la fenêtre !
Nous passons à gauche, au dessous du refuge, avec cette lumière naissante qui recrée les ombres, donne du volume, réveille les perspectives. Nous avons alors fait les ¾ du mur mais ce sont ces derniers 50 mètres à gravir qui sont les plus longs avant la délivrance. Même si la pause est à quelques mètres, je ne peux m’empêcher de nous arrêter pour souffler.
Quelques respirations profondes, je réponds à Antoine qui me demande si ça va avec un nœud qui commence à serrer ma gorge. En sortant les tripes et après le stress de la difficulté technique (dans l’aiguille), maintenant c’est l’usure qui parle. La voix se fait moins énergique plus lasse. Il m’encourage et nous repartons pour une dizaine de minutes.
Il est 6 heures. Nous quittons le Col du Dôme en passant sur l’arête où est juché le refuge Vallot. Déjà un point de vue imprenable à gauche sur toute une partie du Massif du Mont Blanc que nous ne pouvions voir. David Authemans est déjà là et nous filme un par un. Nous sommes facilement repérables avec nos gore tex jaune poussin. Pour reconnaître Antoine sur les images, il faut savoir comment il est équipé parce qu’aucun cm² de peau ne dépasse. Entre le bonnet chilien, le masque, la capuche et un passe-montagne qui lui protège le bas du visage, Antoine est armé contre le froid. On voit sur les images que le ciel est encore sombre et que les lampes frontales nous servent encore à ce moment là .
Olivier nous détache et nous en profitons pour poser le sac dans la neige et nous décontracter le dos. Je fausse compagnie à ma cordée pour descendre sur un glacier assez pentu, limite dangereux d’ailleurs qui plonge vers Chamonix. Je force volontairement mes appuis pour bien ancrer mes crampons et mes bâtons dans la glace sachant que je ne suis plus encordé à mon guide. Olivier me conseille de descendre au bord du piton rocheux sur lequel est posé le refuge Vallot. Sur cinquante mètres nous trouvons une colonne de déchets organiques auxquelles je vais ajouter le mien. A cette altitude, c’est un congélateur instantané qui conserve la trace de notre passage. C’est un vrai problème contre lequel le Maire de St Gervais a notamment organisé cette expédition.
Cette opération plutôt périlleuse mais nécessaire me libère la tête et me soulage physiquement. La nécessaire prudence pour réaliser la chose me permet d’avoir le temps de voir le lever du jour et puis remonter avec ma frontale éteinte car nos yeux sont habitués à une obscurité qui s’estompe.
De retour parmi mes camarades, la cordée d’Eric Loizeau et Laurent Surbeck nous offre du thé chaud … appréciable par ces températures glaciales. La cordée de Véronique Billat était arrivée avec nous au refuge. Puis nous voyons la cordée de Jacques Gautier, épatant maire sexagénaire, arriver au moment où nous repartons. Ne pouvant pratiquer que très peu le sport dans l’année, Jacques est un très bon marcheur. C’est d’ailleurs dans ces conditions qu’il a pratiqué le test physique de Véronique Billat. Ca dernière allure dite « rapide » l’avait fait souffler comme une turbo de voiture dans le masque !
03H00 – Ascension du Dôme du Goûter (3817 – 4237 m) |
06H30 – Ascension de l’Arête des Bosses (4550 m) au sommet du Mont-Blanc (4810 m) |
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