Avec la Lune claire, la fenêtre de beau temps qui s’est ouverte à nous par chance, nous voyons les lumières de la vallée. Olivier me dit même que nous voyons jusqu’à Lyon ! L’air est pur, sec, on sent l’espace et le vide qui nous entourent, une liberté immense et en même temps cette sensation qu’on est en scaphandre attachés les uns aux autres avec juste une petit lumière pour ne voir pas plus loin que le bout de nos pieds. Comme si nous n’avions pas intérêt à voir au-delà , comme si cela nous était interdit. Interdit par qui ? Pourquoi ? Et si nous pouvions voir ce que nous devrions faire, aurions-nous le courage de nous y lancer ?
Soit nous ne voyons rien, et puis nous sommes partis la veille à 9 heures pour le faire ! Alors let’s go ! Marcher, il va falloir marcher sans relâche, sans compter, sans y penser. Répéter machinalement le même geste jusqu’à 8 heures du matin. Un geste de plus en plus dur, de plus en plus haut, avec de moins en moins d’air. Découvrir cette impression d’inefficacité musculaire totale.
Après 200 à 300 mètres, nous avons avancé sur cette arête bombée et arrivons devant un spectacle que j’ai trouvé saisissant. Partis à presque 3 heures du matin, nous avions déjà 1 heure de retard sur les autres alpinistes qui tentaient l’ascension le même jour que nous. Cette heure de différence s’est matérialisée par une longue guirlande de lumière comme une procession religieuse, un pèlerinage nocturne de croyants qui porteraient chacun un cierge. Les cordées éclairent l’ascension vers l’épaule du Goûter puis le Dôme. C’était aussi magnifique que déroutant. En effet ce que je viens de vous dire à l’instant (à savoir la tranquillité de ne pas voir ce que nous allons affronter) n’est plus valable puisque la guirlande de lumières nous montre la voie ! Une descente aux flambeaux à l’envers, une descente aux enfers qui sera lente, avec une souffrance insidieuse qui tapera sur le souffle, puis sur le corps et enfin sur le moral.
Nous passons au bout de l’arête où est posé le refuge du Goûter. Un bivouac est disposé là . C’est surréaliste, notre voie d’ascension traverse ce campement, nous voyons des lampes frontales éclairer les parois des tentes, des têtes hagardes sortir, des tentes vides, des emplacements avec des murets de neige déjà libérés. Et … (ce que Jean Marc Peillex, le maire de St Gervais exècre), des champs d’excréments qui ne pourront que geler sur place et être recouvert par les chutes successives de neige avant un jour de ressortir au grand jour.
Nous amorçons une petite descente pour ne pas nous déplaire avant d’attaquer l’ascension du Dôme du Goûter. Techniquement facile, ce n’est pas de l’escalade pure mais plutôt une marche ascensionnelle en lacets. Notre guide Olivier nous recommande alors de bien surveiller la vitesse de marche, la tension de la corde avec celui qui précède et de marché avec les pieds à 10 heures 10 pour éviter de s’accrocher les crampons dans les guêtres.
Nous atteignons vite 4000 mètres. Entre 3800 et 4000 la différence est ténue mathématiquement. Mais physiquement, on la sent … la différence ! Dans cet univers gelés, sombre, où le froid, le frais, le vide font siège ; la neige est légère. Elle craque, elle crisse, elle glisse sous nos pas. De nombreuses fois déjà depuis le refuge j’ai glissé. Trop penché vers l’avant, mon centre de gravité n’est pas au dessus de mes semelles. De nombreuses fois déjà mon pied s’échappe par l’arrière et me fait perdre l’équilibre. Le coût ? À chaque fois que cela m’arrive, je m’essouffle, je m’énerve, je m’agite, je me fatigue. Je produis en fait des gestes inutiles que je pourrais payer par la suite.
Nous avançons bien et vite. Je n’aurais jamais imaginé cela. Nous commençons même à doubler des cordées qui étaient devant nous. (extérieures à notre groupe des ambassadeurs). Nous sommes vraiment dans notre aventure. Chaque trio est formé et fait bloc. Je me demande comment vont Eric et Sophie, Gérard et Didier, Philippe et Jean, Pascal et Jacques. Nous les précédons et grimpons en compagnie d’Eric Loizeau et Laurent Surbeck. La cordée de Véronique Billat pour son étude « Mont Blanc Oxygène » est aussi dans les parages.
Nous atteignons 4200 mètres, ça commence à devenir dur pour ne pas dire très dur. D’un seul coup, une sensation de malaise s’installe en moi. C’est diffus, c’est une sensation oppressante qui joue non pas sur la respiration mais semble-t-il sur l’autre carburant : le système digestif. Cet effort continu réclame aux dires de Véronique Billat 2000 kcal de plus que le régime alimentaire d’un homme sédentaire sans activité sportive. N’ayant que peu de sources d’approvisionnement, le corps humain tape d’abord dans l’énergie immédiatement disponible c’est-à -dire celle de la digestion avant d’aller chercher dans les organes, tissus et muscles. Je crois qu’à ce moment-là de l’ascension, mon corps s’est mis à réclamer. Au bout d’une heure et demi de marche, je me suis senti comme après 120 km de course de vélo, c’est-à -dire vidé de l’intérieur malgré une bonne alimentation pendant l’épreuve. C’est comme si le système était en surchauffe.
J’en reviens donc à la description de mes sensations : je me sens barbouillé, j’ai la sensation d’un poids sur l’estomac et de vide en même temps. Pas de mal de tête mais une drôle de sensation au fond du ventre. Comme si je m’usais à l’intérieur, comme si j’allais taper dans les réserves. Nous avons mangé à 2 heures du matin et c’était frugal, léger, liquide. Un chocolat chaud, une tartine pain beurre. Ce n’est pas le bon bol de muesli que je me fais tous les matins !
En plaine, sur des chemins de campagne, ou même en altitude à 1800 mètres par exemple aux Arcs, n’importe quel adulte ayant une hygiène de vie saine est capable de maintenir une cadence de marche soutenue sans avoir besoin de se poser pour récupérer pendant l’effort. Lors de l’ascension entre le refuge du Goûter et le sommet du Mont Blanc, je peux vous garantir que j’ai eu ce besoin de m’arrêter quelques fois pour calmer le cœur, reprendre des respirations profondes.
Les jambes ? Pas de problèmes ! En revanche c’est ce carburant pauvre en oxygène qui épuise. Demandez à votre voiture de bien carburer avec un air moins dense donc moins d’oxygène … (je l’ai senti au sommet du Galibier à 2700 m pendant le Tour … la voiture ne monte pas bien dans les tours). L’impression que je commence à avoir aussi c’est de marcher sur un escalator qui va en sens inverse.
Ca crisse encore et toujours. Ma lampe frontale éclaire entre mes pieds et ceux d’Olivier Daligault. Mais je me force justement à viser ses pieds pour relever la tête, les épaules et le buste pour in fine ne plus glisser. Devant, de plus près que tout à l’heure, le ruban de lumière s’est transformé en des trios de lucioles avec des halos de lumières qui bougent sur la neige. Ces lucioles ne sont plus plaquées sur le décor, elles bougent et surtout il faut relever la tête pour pouvoir les apercevoir maintenant que nous sommes dans le mur.
David Authemans, une fois n’est pas coutume, ne va pas faire le mariole dans cette partie de l’ascension. Non pas parce qu’il se range dans le rang mais parce qu’en pleine nuit, il n’y a aucun intérêt à filmer quoique ce soit. Ca caméra ne capte d’image qu’à moins de 4-5 mètres. Nous ne verrons pas de Superman virevoltant dans l’ascension vers l’épaule.
Certains passages, pentus, et où la trace ressemble à une longue traversée dans la pente nous obligent à marcher en crabes. Plutôt que de plier les chevilles vers l’avant avec une marche frontale vers l’amont ; les guides nous ont formé lors de l’école de glace sur le Glacier de Tré La Tête à adopter une démarche dans laquelle les pieds seront parallèles et les jambes se croisent. Pas très commodes mais ultra efficace pour l’équilibre et reposant pour les chevilles.
Les virages s’enchaînent, les pas se multiplient, par centaines et toujours rien dans la tête. Je ne pense qu’à une seule chose : arriver au bout, en haut. Très concentré sur l’exécution des gestes, des bons gestes, ceux qui ne font pas dépenser trop d’énergie. Je regarde souvent mon testeur cardiaque pour connaître mon pouls et savoir comme je réagis à l’effort et à l’altitude.
Au fond de moi, je cherche les ressources psychologiques qui me feront continuer à avancer. Ni les crampes ni les courbatures n’ont de prise sur moi. Seule cette sensation d’usure et ce léger « bad trip » qu’on peut traverser en ayant bien bu me compliquent la tâche. A ce moment-là alors que les derniers mètres du Dôme se présentent à nous, j’ai besoin du soutien d’Antoine et d’Olivier. J’ai besoin qu’Olivier me rassure et m’informe sur la suite, surtout qu’il sache que je souffre mais que je ne cèderai jamais.
Cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Le Mont Blanc, c’est presque ça : la lutte des idées, la lutte de l’âme contre ses états. Dépasser ses peurs, gérer son effort, démultiplier son engagement, écraser ses doutes, passer sa souffrance sous silence. Le Mont Blanc dope le mental d’un être humain.
En revanche, j’ai cru comprendre que certains en ont tellement bavé qu’ils se sont mis à douter. Gérard m’a dit que Didier Gustin c’était à un moment retourné vers lui pour lui dire « je ne vais pas y arriver ». Phrase terrible, symbole de la perte de toute illusion. La force de Gérard et de Gilles leur guide est d’avoir remotivé Didier pour l’emmener en haut. Il avait notamment souffert d’une fort hypoglycémie. Quelques barres sucrées, du thé chaud et le tour était joué !
Il fait encore nuit, il est 5h30, ça fait plus de 2 heures et demi que nous sommes partis, cette ascension vers l’épaule du Goûter est longue, on n’en voit pas le bout. Depuis bien deux heures nous montons, sur le même versant, en zig zag, sans savoir quand ça va finir. D’ailleurs de jour, hier nous ne pouvions savoir à quoi nous préparer puisque depuis le bas à aucun moment nous ne pouvions voir le sommet.
40 bons centimètres de neige fraîche dans la trace, 60 autour. Chaque pas doit être précis, équilibré, avec un appui franc et propulsant vers le haut et vers l’avant notre corps et notre équipement qui fait corps mais qui pèse. Nous sommes arc-boutés contre la pente qui nous fatigue depuis déjà près de 3 heures. Ce bruit de plus en plus caractéristique d’une neige froide et cristallisée : un couic couic de crissement. Le terrain est un mélange de poudre très légère (ce qui n’est pas pour nous aider dans la pente car nous perdons parfois nos appuis) et de neige glacée très pratique pour les crampons.
Certaines marches poudrées s’effondrent, alors parfois je ne passe pas dans les pas d’Olivier et intercale mes foulées entre les empreintes. Ca force à modifier une enjambée ou deux mais ne dérègle foncièrement ni ma respiration ni la marche d’Antoine qui me suit. Depuis 3 heures, je n’ai pas compté les foulées mais elles me paraissent nombreuses, innombrables même.
Depuis le Nid d’Aigle est ses toilettes sèches, je n’ai pas été assouvir de besoins naturels. Mais cette montée mentalement épuisante ainsi que les calories consommées impliquent nécessairement le besoin d’évacuer de l’organisme toutes ces énergies mortes. J’ai besoin d’expulser ça de moi, de faire le vide de ces mauvaises énergies pour atteindre le sommet lavé de tout, propre et vierge pour imprimer le bonheur et l’immense soulagement d’avoir réussi. Je manifeste à Olivier ce besoin en lui faisant comprendre que je n’aurais pas d’autre solution. Il me rassure en me disant que d’ici une centaine de mètres en dénivelé nous passerions l’épaule du Dôme du Goûter pour bientôt arriver au refuge Vallot.
Mais en attendant, j’ai besoin de souffler, l’ascension du Dôme est dure, longue. Ca ressemble à un entraînement de natation, monotone, uniforme. Pas de variations, juste compter les carreaux de la piscine. Là dans l’ascension vers l’épaule, il faut juste trouver un point de fixation psychologique. Le mien c’est mon cardio-fréquencemètre. Je découvre que je bats de plus en plus vite, entre 140 et 150 mais que je plafonne à 150. Drôle de phénomène. Cependant, à 150 pulsations/min, je me sens pire qu’en vallée à 180.
Tout ça m’amène après avoir fait part de ma souffrance à tout simplement imposer un court arrêt à ma cordée. Je ne demanderai pas leur avis à Olivier ou Antoine. Et je crois que ça nous fait tous du bien ! 30 secondes d’arrêt deux ou trois fois dans l’ascension à mon initiative et celle d’Antoine. Ces arrêts nous permettent de nous redresser, de décontracter le dos, la nuque, les reins. J’attaque une barre énergétique. Elle a déjà gelé depuis notre sortie du refuge du Goûter ! Je les avais placées dans la poche sommitale de mon sac. A portée de main.
02H30 – Equipement des coordées au Refuge du Goûter |
06H20 – Lever du jour au Refuge Vallot (4237 – 4362 m) |
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